Le 9e art s’est souvent emparé des arts divinatoires sous l’angle du fantastique, du folklore ou de la caricature burlesque. Avec l’album « Yessika, Voyance », conçu par la scénariste Isabelle Bauthian et le dessinateur Sylvain Limousi (publié aux éditions Drugstore), la bande dessinée choisit une approche beaucoup plus ancrée dans le réel. Ce roman graphique prend pour décor les plateformes téléphoniques de consultation, un secteur industriel souvent méconnu du grand public.
Une plongée sociale au cœur du standard téléphonique
Le récit s’attache au parcours de Stéphanie, une étudiante de vingt ans en deuxième année de médecine dont le quotidien confortable bascule brutalement à la suite d’un revers de fortune familiale. Contrainte de financer ses études en urgence, la jeune femme décroche un emploi de standardiste au sein d’une société de consultations divinatoires par téléphone : « Yessika Voyance ».
Ce qui ne devait être qu’un travail d’appoint alimentaire se transforme rapidement en une vertigineuse leçon d’observation humaine. Derrière son combiné et son écran, Stéphanie découvre les rouages d’une mécanique commerciale bien rodée, mais surtout la vulnérabilité des consultants. De la rupture amoureuse inconsolable à l’isolement affectif profond, le standard voit défiler la misère intime de personnes prêtes à confier leur destin à des voix anonymes.
L’art divinatoire entre détresse et lucidité
Loin du pamphlet agressif ou de la promotion complaisante, l’album explore avec un ton tragicomique la complexité des relations qui se nouent à distance. L’ouvrage met en lumière le contraste saisissant entre les praticiens désabusés, les opérateurs cyniques, et ceux qui tentent sincèrement d’apporter un soutien moral. Tout comme dans les témoignages plus personnels de praticiens, à l’image du portrait de Douce, médium pure, la relation d’aide côtoie parfois des dérives mercantiles que le livre ne cherche jamais à occulter.
Cette immersion bouscule les certitudes de l’héroïne. Stéphanie prend conscience de la fracture entre l’exigence rationnelle de ses études médicales et le besoin viscéral d’écoute éprouvé par les consultants. L’album questionne ainsi la fonction sociale de ces plateformes, souvent sollicitées comme des succédanés de consultations psychologiques face au désarroi quotidien. Ces questionnements éthiques rappellent d’ailleurs les débats juridiques récurrents sur l’encadrement des services audiotels, comme l’illustraient les discussions autour de la législation de la voyance en Belgique.
Le regard singulier d’Isabelle Bauthian
L’authenticité des situations décrites doit beaucoup au parcours de sa scénariste. Isabelle Bauthian, titulaire d’un doctorat en biologie devenue autrice et traductrice, s’est inspirée de faits observés pour nourrir son scénario. Son regard scientifique, allié à une sensibilité littéraire affûtée, confère à l’histoire une grande justesse psychologique. Servi par le trait expressif et dynamique de Sylvain Limousi, le récit captive sans jamais juger les consultants avec mépris.
À l’instar d’autres initiatives culturelles abordant l’ésotérisme sous un angle narratif accessible — comme lorsque des personnalités contemporaines s’essaient à la fiction, à l’exemple du projet où Hilary Duff a exploré le thème de la voyance —, « Yessika, Voyance » offre une œuvre introspective. L’ouvrage demeure une excellente porte d’entrée pour quiconque souhaite comprendre les ambiguïtés et les espoirs qui gravitent autour de la divination moderne.
